Les coulisses d’It Was Written

2 Juil , 2017  

A l’occasion du 21ème anniversaire du second classique de Nas, on retrouve le rappeur, son manager de l’époque et producteur exécutif de l’album Steve Stoute et le duo de producteurs Trackmasters qui nous emmènent dans les coulisses d’un des plus grands chefs d’oeuvre Hip-Hop du 20ème siècle.

 

LE CONCEPT

 

Nas: Je voulais faire un album avec Marley Marl. Je m’inspirais de lui car il était un précurseur de tellement de styles dans la musique Hip-Hop. J’ai aimé ce qu’il a fait avec LL Cool J sur Mama Said Knock You Out. Et venant du même quartier, je me suis dit que je devais faire le deuxième album avec Marley.

Je suis allé travailler chez lui mais Marley vit assez loin. C’était toujours une mission d’arriver là bas, même si on ne travaillait pas tous les jours, juste les weekends.

Après quelques temps, certains de mes sons étaient diffusés comme de la promo à la radio avec pleins de négros qui rappaient dessus alors que je n’avais même pas terminé de travailler sur ces sons. J’avais un son qui s’appelait On The Real que je n’avais pas terminé, et avant que je puisse le finir, je l’entendais à la radio avec des gens rappant dessus. Je n’arrivais pas à comprendre ça. Ca m’a blessé et je savais que je ne pouvais pas travailler comme ça.

Donc j’ai du réfléchir à refaire tout l’album. Je ne savais pas quoi faire à ce moment là parce que si je ne pouvais pas le faire avec Marley, je n’avais pas de plan B. J’ai du penser à quelque chose d’autre, donc moi et Steve Stoute nous sommes assis ensemble et avons eu une discussion.

 

Steve Stoute: J’ai commencé à travailler avec Nas en 1995. Je ne le connaissais pas avant ça. Je suis allé dans les quartiers dans le Queens, cherchant Nas. J’ai commencé à demander où il était et son frère Jungle a pointé son flingue vers moi.

Il m’a demandé: « Qu’est-ce que tu fous ici? Pourquoi est-ce que tu cherches à voir Nas? ». Ils pensaient que je venais d’un autre quartier parce que j’étais un grand gars avec une Lexus. C’était une mauvaise situation mais j’ai arrangé ça directement.

 

Nas: J’ai commencé à entendre mon style chez beaucoup de rappeurs après Illmatic et je savais que je devais être 1000 crans au dessus Illmatic ou rentrer chez moi.

 

Steve Stoute: Trackmasters savaient qu’il fallait que les sons passent à la radio tout en ayant la crédibilité dont une chanson de rap a besoin.

Niveau marketing, la première chose qu’on a fait, vu que le titre était It Was Written, était de fabriquer des carnets de note. On avait des gens qui donnaient des carnets de note avec la date de sortie dessus. Tout le monde pensait qu’ils avaient une contravention mais en fait c’était juste une promo pour l’album de Nas.

Un autre truc qu’on a fait était de prendre trois instrus classiques et faire freestyler Nas dessus pour une mixtape qu’on a appelé QB’s Finest. Je les ai insérées dans des abonnements de The Source, comme ça tous ceux qui s’y abonnaient avaient aussi la mixtape. Je voulais que les fans sachent que juste parce qu’on avait Lauryn Hill qui chantait ne voulait pas dire que Nas n’était plus en mode Illmatic.

 

 

LA COVER ET L’INTRO

Steve Stoute: On a tous travaillé ensemble sur la cover de l’album mais l’idée est venue de Nas. Il a commencé enfant et ensuite on l’a montré en tant qu’homme. Il n’y avait pas de cover réfléchie avant ça. La cover d’Illmatic n’a pas inspiré Biggie, Biggie l’a recopié.

 

Nas: Si tu écoutes le début de Ready To Die, Biggie raconte une histoire. On avait les meilleurs rappeurs qui pouvaient dominer le rap dans les 80’s et maintenant nous voici, des jeunes gars, donc on a du dire qui on était. C’était mon histoire.

 

Tone: Nas voulait dépeindre toute la symbolique de se faire enlever les menottes et d’être libéré. Donc on a prit l’approche d’NWA, avec les interludes et les effets de sons.

Tous les samples et la musique c’était notre concept. On allait présenter les sons à Nas, certains avec des couplets, certains sans, pour qu’il soit à l’aise, afin de pouvoir articuler convenablement notre vision.

 

 

THE MESSAGE

 

Nas: Il y avait beaucoup de nouveaux rappeurs dans le game et beaucoup d’entre nous faisaient du bruit. Tu avais Jay-Z, Mobb Deep, Raekwon. 2Pac avait un succès monstre. Tout le monde se battait pour être placé. C’était mon feeling sur The Message, genre, ‘Yo, que tout le monde recule’.

C’était un point très important dans le rap. Tout le monde était lyrical, tout le monde t’attaquait en battle, tout le monde avait son crew. Les crews de l’époque ne faisaient pas seulement éclater les bouchons de champagne, ils faisaient aussi éclater leurs flingues. Il y avait une époque où il ne s’agissait pas simplement d’être le gars avec le plus de fric. C’était: ‘Je suis encore dans la rue, j’ai encore un pied dans la rue.’ Je n’ai pas été blessé par balle, mais tout le monde autour de moi l’a été, donc j’étais leur voix.

 

Tone: J’étais chez moi, regardant Léon une nuit. Le film se terminait et le son Shape Of My Heart de Sting est arrivé. J’ai sauté et je me suis dit: ‘Oh mon Dieu’. J’ai couru vers le magasin de disque, j’ai trouvé qui l’avait fait, je suis retourné chez moi et je l’ai travaillé. C’était la première fois qu’on avait essayé quelque chose avec un feeling latino à la guitare.

J’ai amené le beat en studio une nuit, à la fin de la session, à Chung King, et ils étaient genre: ‘Sur quoi on travaille maintenant?’ J’ai mi la cassette et l’intro de l’instru a vraiment émerveillé Nas parce qu’on avait mi un passage de Scarface dessus, ce qui était vraiment important pour lui. Il l’écoutait mais lorsque les drums sont arrivés, il est devenu dingue. Il a sauté dessus et a directement su le texte pour le son.

 

Nas: Je voyais Jay-Z conduisant une Lexus avec la télé à l’intérieur. Je m’étais débarrassé de ma Lexus à ce moment là et je cherchais quelle allait être la meilleure prochaine voiture. Donc la ligne ‘Lex with TV sets, the minimum’ (Lexus avec la télé à l’intérieur, c’est le minimum) n’était pas une pique contre Jay mais il a inspiré cette ligne.

 

Tone: Il y avait quelques petites attaques sur d’autres rappeurs sur ce son. La ligne avec la Lex était dirigée vers Jay-Z. Jay-Z se la pétait grave avec la Lexus à l’époque, dans ses vidéos et il y avait une rivalité qui se tramait. Ca n’avait pas encore commencé, mais ça se tramait.

 

Poke: Dans la ligne ‘One king’ il se référait à New York dans son ensemble.

 

 

STREET DREAMS

 

Nas: J’avais encore un pied dans la rue donc j’étais la voix pour les gens avec lesquels je trainais. Je parlais de la réalité. Je ne me contentais pas de faire les sons et d’ensuite aller chez moi sans voir personne. La voiture qui me conduisait au studio et me ramenait chez moi était une voiture de dealer de drogue. J’étais encore dans un endroit où je n’avais pas besoin d’être. Je trainais partout dans le Queens, Brooklyn, Harlem, certains endroits du Bronx. 

J’étais le premier gars de mon époque qui chantait. Les gens voulait me détester pour ça jusqu’à ce qu’ils entendent Biggie chanter Playa Hater. Il a fait arrêter la haine qui allait commencer. Lorsqu’ils l’ont vu le faire, ils étaient genre: ‘Ok, je pense que c’est comme ça que les choses se passent maintenant.’

 

Tone: Si tu écoutes le Hip-Hop original, genre Crash Crew et tous ces gars, ils chantaient tous. Donc on a essayé d’incorporer ce genre de feeling sur le son. Ce n’est pas qu’ils essayent d’être Luther Vandross, c’est juste pour l’harmonie. Ils apportent une mélodie au son afin que tu puisses chanter lorsque le refrain arrive. Tu peux voir le public interagir lorsqu’ils chantent le son avec toi.

Nas fut un des premiers rappeurs qui a fait que c’était ok de chanter. C’est quelqu’un de très mélodieux. Il a toujours aimé faire des choses comme ça. Sur Black Girl Lost qui n’a rien à voir avec nous ou Steve Stoute, tu le vois être créatif et apporter qui il est vraiment.

 

Poke: A cette époque, All Eyez On Me de Tupac est sorti avec le même sample (Linda Clifford – Never Gonna Stop). Nous n’avions aucune idée qu’il allait faire ça. Donc des gens ont demandé: ‘Est-ce que c’est Pac qui a pris cette idée de Nas ou est-ce que c’est Nas qui a pris l’idée à Tupac?’ C’était une pure coïncidence.

 

 

I GAVE YOU POWER

 

Nas: J’étais entouré de beaucoup de flingues à l’époque. Il y avait des flingues où je dormais, dans ma voiture, chez moi, sur moi, sur mes potes. C’est dingue de penser à ça aujourd’hui, mais c’était ma réalité. C’était dans mon esprit 24/7.

 

Steve Stoute: Mon plus gros travail à cette époque était d’essayer de faire venir Nas et Premier en studio. Ils ne venaient jamais en studio. C’était toujours un casse tête d’essayer de faire venir Nas et Premier en studio ensemble à cause de leur emploi du temps, ou parce que Premier n’aimait pas le son. Les mettre tous les deux dans la même pièce c’était comme essayer de mettre un collier à une abeille.

 

DJ Premier: Je revenais d’une tournée avec Gang Starr et ensuite je retournais directement au Japon. Je n’avais pas eu le temps de faire d’autres instrus pour It Was Written. Mais Nas a dit: ‘Je veux faire un son comme si j’étais un flingue.’
On a commencé à réfléchir, essayer de voir ce qu’on allait faire et on a finalement trouvé. Il a dit: ‘Peut-être que je devrais faire une interlude où je laisse tomber un flingue et quelqu’un d’autre le trouve.’ J’ai dit: ‘Au lieu de faire ressortir l’agressivité, fais ressortir la tristesse.’

 

Steve Stoute: Je n’étais pas en studio avec eux parce que ces deux gars travaillent super bien ensemble. Je suis revenu et ils m’ont fait écouté I Gave You Power et je ne pouvais pas y croire.

Il y avait seulement une cassette et je l’ai volé pour l’écouter dans ma voiture. D’habitude Nas s’en foutait mais il aimait tellement la chanson qu’il m’a appelé et m’a demandé: ‘Où t’as foutu ma cassette?’ Je suis retourné dans le Queens pour la lui rendre.

 

Tone: J’ai toujours voulu enlever la partie du son où il dit: ‘It’s like i’m a gun’. Je ne voulais pas qu’il révèle ça.

 

Nas: J’ai galéré à penser que les gens ne comprendraient pas le son. J’ai sous estimé mon public. On me disait: ‘Ils comprendront.’ Et je répondais: ‘Non, ils ne vont pas savoir.’ Donc j’ai gardé cette partie.

 

Tone: Parfois Nas se met en mode où il ne veut pas que tu changes quoi que ce soit. On était tellement loin dans l’album, c’était une des dernières chansons qu’on a enregistré, et il se sentait tellement bien il a dit: ‘Yo, laisse tout comme c’est.’

 

 

WATCH DEM NIGGAS

 

Nas: Je trainais avec beaucoup de gens dangereux et je pense que mon frère m’a dit: « Fais attention aux négros qui sont proches de toi ». Donc j’en ai fait une chanson. Je me faisais arrêter dans une Lexus, sans permis de conduire et avec un flingue sur moi. C’est ce qui m’arrivait à ce moment là.

 

Tone: A ce moment, on se préparait aussi à l’album de The Firm. Donc ce son était une façon de renforcer la relation entre Nas et Foxy. On avait un sample jazz d’Earl Klugh et quelques cordes; il y avait beaucoup de choses mélodiques qui n’avaient pas de sens pour Nas. Donc après qu’on ai terminé le son, on est allé chercher Fox. On avait une stratégie: Si la musique est trop mélodique, on doit mettre plus de trucs hard dessus.

 

Poke: Afin que ça ne sonne pas si beau.

 

Tone: Et si la musique était trop hard, on devait mettre des trucs mélodiques dessus pour ramener cette beauté. C’est de cette façon que l’album a pu attirer la rue mais tout en étant assez vaste pour ne pas décourager l’Amérique blanche.

Foxy est la meilleure rappeuse à avoir été dans le rap game. Foxy était vraiment la première à challenger un rappeur. Tu ne voulais pas t’en prendre à elle parce qu’elle avait l’attitude, la voix, et elle comprenait vraiment le jeu de la drogue et la rue. Elle était très clair au sujet des choses qu’elle écrivait.

 

Poke: Sans mentionner qu’elle avait une vraie écriture.

 

Tone: Elle écrivait tout ce qu’elle racontait elle même. Je veux dire, Jay-Z lui a écrit quelques sons radios, mais tous les trucs hardcore de Foxy, c’est elle qui les a écrits. Travailler avec elle, lorsqu’elle est en studio, c’est une vraie bête.

 

Poke: Mais la faire venir en studio était une toute autre histoire.

 

Tone: Mais une fois qu’elle était là, c’était emballé. Si t’arrives à la faire venir dans un studio, t’as un son. Elle t’écrit un couplet en 10 minutes.

 

 

TAKE IT IN BLOOD

 

Nas: J’ai rencontré Stretch (de Live Squad) par l’intermédiaire de quelques gars dangereux avec lesquels je trainais. Stretch est immédiatement devenu mon frère; on trainait ensemble tout le temps, presque chaque jour. Il n’étais pas vraiment reconnu à sa juste valeur pour le bon boulot qu’il faisait avec Tupac et les sons hardcores qu’il a sorti avec son groupe Live Squad, avec son frère Majesty.

Stretch a vraiment été blessé par Tupac. Je l’entendais parler d’à quel point Pac était furieux contre lui parce que Stretch était avec Tupac lorsqu’il s’est fait tendre un piège et s’est fait voler aux Quad Studios de Manhattan en novembre 1994. Pac était furieux auprès de tout le monde après ça. Je me suis senti mal pour Stretch parce qu’il kiffait vraiment beaucoup Pac et ne pouvait pas croire que Pac pensait qu’il avait quelque chose à voir avec ça. Stretch m’a déposé chez moi, ensuite il est retourné chez lui et s’est fait tuer (dans le Queens, en décembre 1995). C’était vraiment un bon gars. Il a produit Take It In Blood et Silent Murder, l’ironie… C’était un moment difficile pour moi. C’était les dernières prods qu’il a fait.

 

 

NAS IS COMING

 

Nas: Je suis un grand fan de Dr Dre. Lorsqu’Illmatic est sorti, il est venu à un concert que je donnais dans la boite dont Prince était propriétaire qui s’appelait Glam Slam West à Los Angeles. C’était une des boites les plus dingues de LA à l’époque. Quelqu’un se faisait toujours tirer dessus dehors mais les personnes importantes étaient là et il y avait à chaque fois une bonne ambiance.

Je suis venu sur scène tenant un verre d’Hennessy, avec un cigare dans mon autre main – c’était mon style à l’époque – et j’ai fait mon truc et je suis parti et je pense que ça a impressionné Dre. Il a vu le public de Los Angeles qui réagissait bien et on a parlé et il était encore chez Death Row à ce moment là.

 

Steve Stoute: Je pensais que travailler avec Dr Dre était important pour faire vendre l’album, essayer de faire quelque chose de spécial afin d’atteindre un niveau plus élevé qu’Illmatic.

 

Nas: Nous voulions montrer qu’un rappeur de New York pouvait rapper sur une prod de Dr Dre et qu’il n’y avait que de l’amour.

 

Steve Stoute: Dre a dit à la télé qu’il trouvait que le meilleur rappeur dans le rap game était Nas. Il l’a dit sur BET ou MTV: ‘Nas, si tu regardes ça, je veux travailler avec toi mec, tu es mon rappeur préféré.’

Mais Dre était dans un genre d’hibernation. Personne n’arrivait à l’engager ou même le trouver après qu’il ait quitté Death Row. Je l’ai trouvé parce que c’est mon travail.

 

Nas: Quand il a fait Dr Dre Presents… The Aftermath – en plein dans la merde East Coast contre la West Coast – il m’avait appelé on a fait un son avec lui et d’autres personnes intitulé ‘East Coast/West Coast Killas‘. Et c’est là que j’ai réalisé que Dre s’en foutait de ce qu’il se passait entre la east et la west, il voulait faire des sons. En fin de compte, il soutenait son camp mais il voulait travailler avec moi et je voulais travailler avec lui.

Il m’a appelé et m’a dit: ‘J’ai ce son pour toi.’ Il m’a fait écouter le sample par téléphone et je suis devenu dingue.

J’ai enregistré la chanson chez Dr Dre, dans le studio qu’il a chez lui. C’était vraiment posé, rien que nous, heureux de travailler ensemble. Les East et West n’étaient pas trop heureux de ça mais on voulait travailler ensemble et Nas Is Coming a été le premier truc qu’on a fait.

 

Tone: C’est ce qui a rendu possible la réalisation de l’album de The Firm par Trackmasters et Dr Dre. C’est comme ça que cette relation a aboutie.

 

 

AFFIRMATIVE ACTION

 

Nas: AZ était mon pote et il m’a parlé de Foxy Brown; il m’a conduit chez elle à Brooklyn. Je voulais former The Firm et elle était un choix parfait. C’était la première chanson qu’on a enregistré ensemble.

 

Tone: Nas a toujours voulu avoir son crew; il l’a appelé The Firm pendant un moment. On a essayé différents membres. On avait 50 Cent pendant un moment mais ça n’a pas fonctionné, même si on a fait un son.

 

Poke: Le son avec 50 a atterrit sur des mixtapes. C’était 50, Nas et Nature. Mary J Blige allait faire partir de The Firm aussi à un moment. Elle est venue, elle a fait un son avec nous et Nas. Nore est venu, Mobb Deep. On en a fait un groupe du Queen, c’est pour ça qu’on a essayé de mettre 50 parce qu’il était aussi du Queens.

 

Tone: Sans mentionner qu’on essayait de faire connaitre 50 (rires).

 

Poke: On essayait de lui faire de la promo, il était sur notre label à ce moment là.

 

Nas: Dans le future je nous voyais faire des albums, des tournées, sortir une marque de vêtement athlétique. On avait tous ces meetings et tout. Mais la politique de ce manager, de ce label, ça s’est mit en travers le chemin de ce qui d’après moi aurait pu devenir énorme.

 

Steve Stoute: Nas était tellement antisocial à ce moment là. Foxy venait toujours en studio. Je l’ai faite signer par Tone qui l’a découverte. Foxy était amoureuse de Nas, mais ce n’est pas comme si ils avaient baisé ou quoi. Elle s’est toujours inspirée de lui, elle était toujours en admiration.

 

Tone: Un des producteurs qu’on avait sur notre label, Dave Atkinson, est un de ces producteurs qui aime faire des sons sans samples, mais qui les fait sonner comme des samples. On a prit ce son, on a commencé à le salir, le rendre aussi crasseux que possible. Dès qu’on a eu cet élément, on l’a fait écouter à Nas et il a dit: ‘Ca sonne comme un son de The Firm. C’est le son qui sera le coup d’envoi.’

 

 

BLACK GIRL LOST

 

Nas: A l’époque, je lisais beaucoup de livres de Donald Goines et il avait un livre intitulé Black Girl Lost. Goines m’a juste impressionné et je devais faire un son comme ça.

 

Poke: L.E.S. était un des producteurs avec lesquels on travaillait. Qui sait combien d’instrus il a, c’est juste infini. A l’époque, on avait beaucoup de sons hards. Donc on essayait de faire des sons pour montrer un autre coté d’Esco, et ça a donné Black Girl Lost.

 

Nas: Ce fut un honneur d’avoir Jodeci. J’aime la voix de Jo-Jo. J’aime la voix de K-Ci aussi mais je me suis dit qu’avoir les deux aurait été de trop.

 

Poke: C’était genre: ‘Qui pouvons-nous trouver qui soit assez hard pour pouvoir poser sur un son mélodieux?’ Il n’y a pas plus hard que Jodeci.

 

Nas: Je travaillais sur Black Girl Lost Pt II lorsque le son a fuité. Je fais des suites aux sons mais on ne planifie pas de les sortir à moins que ce soient LES sons à sortir. Je travaillais sur une suite de Shootouts et quelques autres sons de cet album. Mes autres suites n’ont jamais été sur un album. Je ne les ai jamais sorties parce que d’habitude elles n’étaient pas meilleure que l’originale. Si je pouvais faire mieux que l’originale alors j’allais la mettre sur l’album. Black Girl Lost Pt II devait être sur l’album mais je n’ai jamais pris le temps de la terminer.

 

 

SUSPECT

 

Nas: L.E.S. est de mon quartier et j’ai senti que l’instru de Suspect est venu de ce quartier. Je trainais avec les gars dehors et je rappais. 

Les gens disent que j’ai essayé de faire un son commercial, mais je ne sais pas comment faire un son commercial. J’ai le sentiment que j’amène toujours la rue sur un son. Je trouve que je suis l’équilibre entre le commercial et la rue.

Je suis un des seuls gars qui peut rester underground et faire en sorte que le mainstream me connaisse. Ca a été un équilibre que j’ai maintenu toute ma vie.

 

Poke: Nous voulions montrer au monde que, juste parce que nous avions des albums qui ont été trois, quatre fois platines, ça ne voulait pas dire qu’on essayait de faire des albums pour vendre. On essayait juste de faire de la bonne musique.

 

 

SHOOTOUTS

 

Nas: Shoutouts est basé sur un truc vrai. J’ai rajouté mon imagination mais c’est basé sur la vie de moi et mon crew.

 

Poke: On a sorti Shootouts comme un freestyle avec Nature et Nas sur une tape de DJ Clue. Mais c’était tellement dingue qu’on s’est dit: ‘Yo, faisons en un son entier et mettons le sur l’album.’ Même si Nature n’est pas sur la version finale, il était sur la version qu’on a sorti. Nas aimait l’instru et il voulait juste rapper dessus. Il disait: ‘Yo, je vais tout détruire’.

 

 

LIVE NIGGA RAP

 

Nas: Je voulais cette sonorité hardcore de Queensbridge. Vu que Marley Marl ne produisait plus, j’ai vu Havoc comme la nouvelle génération. Quand moi et Mobb Deep sommes en studio, c’est comme une famille qui ne se voit pas mais qui est fière de ce qu’ils sont devenus. Nous sommes fans les uns des autres.

 

Prodigy: On a enregistré ce son pour Hell On Earth. Nas nous a appelé lorsqu’il travaillait sur son album: ‘Yo je veux acheter ce son de vous qu’on a fait.’ J’étais réticent au début parce que ce son était chaud; c’était notre featuring de Nas. Après avoir réfléchit, on le lui a vendu. On s’est dit que son album allait être meilleure que le notre et que ça nous fera une bonne promo.

Mon texte dessus est celui que j’avais pour L.A., L.A., j’ai prit ce couplet de ce son parce que c’était trop chaud. J’ai fini par simplement faire un refrain sur L.A., L.A. et Hav a fait son couplet et c’était terminé. J’ai pris ce couplet et je l’ai mit sur Live Nigga Rap deux jours après. C’est pour ça que je parle de la Californie ‘Got links with big cats down in Santa Barbre’.

 

 

IF I RULED THE WORLD

 

Poke: La première chanson qu’on a fait écouter à Nas était If I Ruled The World.

 

Tone: On n’avait pas de chanteur dessus au début. On la lui a fait écouter et je ne pense pas qu’il aimait au début.

 

Poke: Il était clairement réfractaire. Le truc avec Nas c’est qu’il est pure Hip-Hop. On essayait de le faire passer à travers d’autres styles pour tenter d’élargir sa fanbase sur le marché. Il se faisait critiquer parce que tout le monde disait qu’on essayait de l’édulcorer. Donc lorsqu’on lui a fait écouter le son, il était genre: ‘Je ne sais pas’.

La stratégie était devenue de lui donner des sons plus hards au début afin qu’on puisse l’amener à faire des sons radios par la suite. On a aussi fait en sorte que sur les sons plus hards, les refrains soient assez chantés pour qu’ils puissent atteindre le mainstream. C’était la stratégie.

C’était un peu le système de le faire manger à la cuillère pour qu’il soit assez à l’aise avec la stratégie de le faire passer à la radio. Après trois ou quatre chansons, il disait: ‘On y est maintenant, travaillons sur ça.’

 

Tone: Mais on était encore en train de chercher quelqu’un pour chanter ‘If I Ruled The World’. On devait trouver la personne qui avait une crédibilité Hip-Hop. Est-ce qu’on a un chanteur pop? Non, ça ne va pas marcher. On devait trouver quelqu’un d’adapté au Hip-Hop.

 

Nas: Etant un fan de Krush Groove, Kurtis Blow était mon rappeur préféré lorsque j’étais enfant. Il a chanté If I Ruled The World et je me disais que c’était un refrain énorme. Le film est connu pour la partie avec Run-DMC et on ne parle pas trop de la partie avec Kurtis Blow parce qu’il sonnait r&b. Je n’aimais pas nécessairement l’r&b à l’époque, mais lorsque j’ai vu Krush Groove j’ai kiffé ce qu’il chantait et ce qu’il rappait.

 

Poke: Le son a un sample Whodini et ensuite on a juste prit le refrain If I Ruled The World de Kurtis Blow. Nas a eu l’idée du titre If I Ruled The World et c’est là qu’on s’est dit que ça devrait être le refrain.

 

Tone: La seule autre personne qui aurait pu chanter ça était R Kelly mais à l’époque on n’avait pas encore commencé à travailler avec lui. Et le son Killing Me Softly venait de sortir.

 

Nas: Les Fugees étaient sur le même label que moi et étaient des amis qui faisaient mes premières parties au début. Lorsqu’ils ont sorti The Score c’est moi qui ai fait leur première partie. J’ai appelé Lauryn Hill genre: ‘Yo, tu peux rapper sur ça?’

J’étais censé être sur The Miseducation Of Lauryn Hill mais je n’ai pas réussi à faire la séance studio. C’est un de mes plus grands regrets dans la musique. Je recevais des appels pour venir rapper sur l’album et il y avait toujours quelque chose qui se passait lorsque j’avais le coup de fil. Lisa Ellis de Sony me disait toujours: ‘T’as foiré, t’étais censé être sur cet album.’

 

Steve Stoute: J’ai mixé ce son 30 fois. Je voulais être certain que tous les ad-lib de Lauryn soient bons.

 

Nas: On a travaillé sur If I Ruled The World pendant deux mois.

 

Poke: Nas a refait quelques couplets parce que ça ne fonctionnait pas avec le concept du son. Certaines lignes n’allaient pas avec certains sons qu’on faisait. Mais parfois c’était comme de la magie et tout fonctionnait.

En tant qu’artiste, tu as parfois une vue tellement focalisée que tu ne vois pas les autres aspects. Nas demandait toujours: ‘Qu’est-ce que tu penses de ceci? Qu’est ce que tu penses de cela?’ et on lui donnait notre vraie opinion genre: ‘Nah, je ne crois pas que ce couplet marchera.’ ou ‘Je ne crois pas que cette ligne marchera.’

 

Nas: B.I.G. a changé le terrain de jeu du rap d’une bonne manière. Tu ne pouvais pas te vanter d’être le boss de la ville si ton son ne résonnait qu’auprès de quelques gars de la rue. Si t’es le boss, ça veut dire que le Maire Giuliani doit danser sur tes sons.

Lorsque je passe à la radio, je dois te faire chanter les lignes ‘I’d open every cell in Attica, send ‘em to Africa’ et ‘Imagine smoking weed in the streets without cops harassing.’

Ca devrait être mainstream, ça ne devrait pas juste être dans la rue. Le monde entier devrait entendre ma voix, entendre mon point de vue dans mon langage de rue. On a mit tout ça en lumière.

 

Steve Stoute: Le son était différent de ce que tu avais entendu sur Illmatic. C’est pour ça qu’au début de la vidéo d’If I Ruled The World, Nas rap The Message et ensuite il claque des doigts et le son commence.

Même si il y avait Lauryn Hill qui chantait dessus, je ne voulais pas que les gens pensent que la seule chose que l’album représentait était le chant et des sujets du genre ‘Si je gouvernais le monde.’ Donc au début de cette vidéo, on a passé 30 secondes de Nas qui lache du lourd.

 

Nas: Lorsqu’on l’a sorti en promotion, il n’y avait pas le nom de Lauryn Hill dessus et les gens ne comprenaient pas pourquoi quelqu’un chantait dessus. Ils ne savaient pas que c’était Lauryn Hill. Lorsqu’on a sorti le son à la radio et qu’on leur a dit que c’était Lauryn, c’était genre: ‘Oh putain’.

 

Poke: L’étiquette d’artiste vendu n’a aucun sens pour moi. Genre, si tu vends plus qu’un album normal, alors t’es un artiste vendu. Mais ce n’était pas des beats d’artistes vendus. C’étaient des beats Hip-Hop. Ou des sons r&b sur lesquels un rappeur pourrait rapper dessus. C’était ça le début du Hip-Hop. C’était chanter sur des sons r&b style Good Times. Tous ces sons sont des sons sur lesquels les rappeurs rappaient lors des block parties avec les dj qui mixaient. C’était ce qu’on faisait lors des block parties.

On a prit le même concept et on l’a mit sur cd, et maintenant tout d’un coup on est des vendus parce que l’album se vend beaucoup? Ca n’a aucun sens. J’aurais pensé qu’ils allaient nous remercier parce qu’on a créé le chemin pour que les rappeurs puissent vendre plus de sons qu’avant. Avant ça, pour les rappeurs c’était genre: ‘Tu vas faire Platine? Ca n’arrivera pas’.

 

Nas: J’ai remis en place tous ces haters sur l’album suivant avec Hate Me Now.

 

 

L’APRES

 

Nas: Cela fait partie des meilleurs moment de ma vie et de la vie de Steve. On a vu tellement de gens apparaitre et disparaitre dans ce business, et on savait qu’on était là pour rester.

 

Poke: Quand l’album est sorti et que les chiffres de ventes sont arrivés, c’est là que tout le monde a comprit que ce n’était pas un système de transition. C’était le système pour vendre le plus d’albums possible.

On sentait qu’on avait raison mais on avait quand même peur. Je me rappel être à la maison et Steve qui m’appelle: ‘Tu sais combien on a fait en première semaine?’ J’avais peur d’entendre le chiffre, je lui ai dit: ‘Ne me dis rien.’ Il m’a dit: ‘On a fait 268.000’ C’était juste un sentiment incroyable.

 

Steve Stoute: Il est resté à la première place quatre semaines d’affilées. On a battu Alanis Morissette pendant quatre semaines et elle était le plus gros succès du moment. On a vendu trois millions d’albums. J’ai toujours les plaques.

 

Poke: Je me rappel conduisant sur la 125ème rue et toutes les voitures écoutaient The Message. J’étais genre: ‘Yo, je suis hot maintenant!’ (rires). On voulait toujours que les gens pensent qu’on était les Jimmy Jam et Terry Lewis du Hip-Hop. Qu’on crée les stars. On crée des mouvements. On n’est pas juste des producteurs éphémères.

 

Tone: On avait besoin l’un de l’autre à ce moment là. Nas a permit de montrer qu’on était des vrais producteurs. On fait un album entier. On peut vraiment réussir avec quelqu’un qui a déjà eu du succès. Nas avait besoin de quelqu’un afin de l’amener au niveau de Nas l’icone et pas seulement Nas le rappeur avec une street credibility. Ca a bien fonctionné.

 

Poke: Quand tu as d’autres rappeurs qui disent: ‘Yo, ils vont foutre en l’air Nas’ et que ce sont des rappeurs que t’admires c’est genre: ‘Oh mon Dieu, on est finit.’

Les gens ont l’impression que Nas est comme leur bébé, genre il est le rappeur de tous les rappeurs et tu ne veux pas voir ça ternit. On a fait de notre mieux pour pas le foutre en l’air (rires).

Cet album est un classique. Il tient le niveau contre n’importe quel autre classique Hip-Hop. C’était le banc d’essai pour ce que Nas est capable de faire: qu’il peut faire des gros sons pop qui sont aussi des sons pour le ghetto.

Maintenant il a une nouvelle audience qui ne connaissait rien d’Illmatic. Ses nouveaux fans étaient genre: ‘Illmatic? C’est quoi ce truc?’ Il y a eu des piques dans les ventes d’Illmatic grace à It Was Written. Illmatic a vendu 500.000 copies, It Was Written 3,5 ou 3,6 millions. Il a multiplié son public par 5 avec It Was Written.

 

Nas: Cet album a abattu le mur qui se dressait face à nous. C’est une de mes réussites dont je suis le plus fier.

 

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