« DAMN. », de Kendrick Lamar : une poésie corrosive rare dans le rap des années 2010 (Le Monde)

15 Avr , 2017  

La participation annoncée de Rihanna et de U2 à l’album « DAMN. » augurait d’un virage pop, mais le « kid » de Compton reste fidèle à son ADN.

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Depuis sa mésaventure lors de la sortie de To Pimp a Butterfly, en mars 2015, le rappeur Kendrick Lamar est devenu maître en rétention d’informations. Son très attendu quatrième album, DAMN., est finalement sorti dans la nuit du 13 au 14 avril après qu’ont été diffusés au compte-gouttes, une semaine durant, la pochette et le tracklisting sur les réseaux sociaux. En 2015, le protégé de Dr. Dre avait dû publier son disque dans la précipitation car l’ensemble des morceaux avait fuité sur Internet avant la date prévue. Un an plus tard, Lamar et son label, TDE, très fâchés contre son distributeur américain, Interscope, mettaient en ligne sans crier gare un EP (extended play) de huit titres très jazz, Untitled Unmastered. En plus d’être passé maîtres en coups marketing dans un milieu rap hyper concurrentiel, le musicien et son équipe réalisent à chaque fois un tour de force artistique.

La liste des quatorze morceaux, diffusée le 11 avril sur Instagram, annonçait parmi les invités la chanteuse Rihanna et U2, icône du rock engagé, laissant présager un album pop. Donc aux antipodes du précédent, hymne à la musique afro-américaine auquel participaient le maître du funk George Clinton, le rappeur Snoop Dogg ou bien encore la jeune garde du jazz angeleno, Kamasi Washington et Thundercat. En revanche, la photo de DAMN., prise par le manager Dave Free, et le clip du premier extrait, Humble, qui revisite l’imagerie de la Bible autant que celle de Snoop Dogg, pouvaient faire croire à un disque moins jazz et beaucoup plus rap.

 

Allégorie de l’Amérique

Ce DAMN. s’inscrit, en fait, dans la lignée de To Pimp a Butterfly : il est d’une poésie corrosive rare dans le rap des années 2010, qui hésite entre le prêche d’église et le cri de douleur. Le « kid » des quartiers chauds de Los Angeles ne peut s’empêcher, comme il l’écrit dans Element., de rapper « pour son quartier de Compton et non pas pour gagner des Grammys », les récompenses américaines de la musique. Le premier titre, Blood., propose une allégorie de l’Amérique. Soutenu par des violons inquiétants, Kendrick Lamar y raconte sa rencontre dans la rue avec une vieille femme aveugle qui a l’air de chercher quelque chose. Le jeune homme, 29 ans, lui propose son aide, mais l’aïeule lui tire dessus et le tue. S’ensuit l’extrait d’un éditorial du journaliste de Fox News Geraldo Rivera, qui avait accusé les textes de Lamar « de faire plus de mal aux jeunes Afro-Américains que le racisme lui même ».

 

La pochette de l’album « DAMN » de Kendrick Lamar.

La pochette de l’album « DAMN » de Kendrick Lamar. AP

 

Dans DNA, Kendrick Lamar règle son compte à la chaîne pro-Trump en rappelant ce qui constitue son ADN : « Il est fait de loyauté, de royauté, de morceau de cocaïne gros comme une pièce de monnaie, de paix, de guerre, d’arnaque, d’ambition et de flow… » Il rappelle aussi son code génétique musical au long de l’album. Un des DJ historiques du hip-hop new-yorkais, Kid Capri, égrène sa voix et ses scratchs dans Yah (produit pas Soundwave), ainsi que sur Element. (avec la participation de l’Anglais James Blake) et sur le morceau soul Duckworth, dédié par Lamar à son père. Le producteur The Alchemist, qui a travaillé avec tous les grands noms du rap, d’Eminem à Schoolboy Q, a, quant à lui, composé le remarquable Fear., qui s’ouvre avec la voix de Charles Edward Sydney Isom Jr, rappelant celle du poète jamaïcain Linton Kwesi Johnson. Le rappeur y énumère toutes les peurs qu’un jeune de Compton doit surmonter à trois âges de sa vie : celles de l’enfance où il doit supporter la violence conjugale de ses parents ou de ses voisins, celles de l’adolescence où il doit se confronter aux gangs, et celles de l’âge adulte où subsiste la crainte de tout perdre.

Sur le plus doux Loyalty., Kendrick Lamar parvient même à faire rapper Rihanna en faisant référence à une autre légende du rap new-yorkais, Ol’Dirty Bastard du Wu-Tang Clan. En ce qui concerne U2, le chant de Bono semble presque anecdotique sur XXX, une ballade déstructurée sur l’Amérique, entre les scratchs de Kid Capri et les mouettes du port de Long Beach. DAMN. est une digne suite à To Pimp a Butterfly.

Source: Le Monde

 

 


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