Al’Tarba est-il en train de devenir le RZA français ? (2014)

5 Août , 2017  

Avec son remarquable nouvel album, Let The Ghosts Sing, le Toulousain de l’écurie Jarring Effects propulse son abstract hip-hop à un niveau rarement croisé dans l’Hexagone. Parce qu’on sent chez lui cette même précision maniaque pour caler et articuler samples et vieux instruments, mirages et miracles de production au profit d’une ambiance sombre et cinématographique évidente dans son dernier clip horrifique, on pourrait avoir mis la main sur le RZA français.

(Article copier/coller en provenance de Premiere)

Et c’est parti, bien sûr, pour l’un de nos raccourcis journalistiques préférés : comparer un petit au très grand. L’histoire de la critique musicale se résume à ça : prétendre qu’un tel rattrapera ou dépassera un tel, lire dans l’histoire d’un genre comme dans les lignes de la main en traçant les sentiers d’influence et en dévoilant la nouveauté. Parmi les livraisons d’automne, on a retenu en bonne place le cinquième album d’Al’Tarba (dont on continue de ne pas adorer le sobriquet) qui est sans conteste le meilleur LP d’ambiance, de beats et d’atmosphère qu’on a écouté dernièrement.

Mieux que ça, Al’Tarba a franchi un cap avec ce LP, qu’on imagine environné de moyens supérieurs à ceux qu’il a eus jusqu’ici, en parvenant à produire une esthétique globale et sans failles comprenant son, image et illustrations. Par son souci du détail (de la pochette magistrale au clip impeccable), Al’Tarba réussit surLet The Ghost Sing à imposer une signature sombre et cinématographique dont l’orientation avait été posée sur le déjà remarquable « The Sleeping Camp ep ». L’ensemble est un travail redoutable de beatmaker qu’on peut rapprocher de celui du génie du Wu Tang Clan de plusieurs manières.


1/ Le son Al’Tarba est caractérisé par la lourdeur de ses rythmiques, des basses, des drums. C’est l’un des signes les plus caractéristiques du son RZA.

2/ La matrice du jeune artiste se situe du côté de l’instrumental. Sur le nouvel album, seuls quatre titres sont chantés, le reste évoluant en apesanteur fantomatique entre musiques d’ambiance et beats acharnés. Al’Tarba marie les effets entre le trip-hop, le hip-hop plus agressif et la bande-son, comme a toujours essayé de le faire RZA dans ses compositions les plus personnelles.

3/ Comme le RZA, Al’Tarba évolue dans un contexte signature très personnel qui l’amène à intégrer des éléments variés dans un univers sonore personnel. Eléments orientaux (of course) mais aussi extraits de films. Comme le RZA et son goût (partagé avec ses compères) pour les films de ninjas, Al’Tarba semble fasciné par l’imagerie horrifique et fantastique des films d’horreur des années 70-80. Le clip de « Let The Ghosts Scream » signé brillamment par Yoann Vellaud traduit assez clairement les sources fantastiques du compositeur : un peu d’Evil Dead, beaucoup de Shining et cette capacité incroyable à vous propulser sur trois mesures et quelques images dans une forme de démence intérieure.

4/ Al’Tarba parle, sans parler ni chanter, de la société dans laquelle on évolue et de l’angoisse qu’elle fait naître. Ses instrumentaux sont des instrumentaux fantômes où l’on dérive dans un monde étranger, rapide, vif, comme des spectres qui se heurtent aux manifestations temporelles : villes, magasins, routes, bâtiments hideux. Le rapport à la chaleur humaine est ici permanent rapporté dans un dialogue/confrontation entre des éléments vintage et instruments anciens chaleureux et des beats martiaux aussi brutaux et secs que des coups de hache. Comme RZA, Al’Tarba sait parler du temps qu’il fait et du monde dans lequel on vit, avec ou sans ses compagnons.

5/ Enfin, Al’Tarba est un type expérimenté dont on reconnaît tardivement l’immense talent. Apparu il y a une petite dizaine d’années sur la scène hip hop en tant que producteur, le bonhomme au sein du collectif Droogz Brigade (référence à Orange Mécanique) s’est progressivement imposé comme le maître des sons. Depuis Rap, Ultraviolets and Beatmaking en 2007, le gaillard a énormément progressé mais en conservant sa capacité à servir une musique à la fois élégante et glauque. Rome ne s’est pas bâti en un jour.


La musique d’Al-Tarba, à l’image aussi du génial « Just Like Ants » qui avait ouvert le bal, vous entraîne dans un univers d’oppression immédiate et de rage larvée. C’est depuis ces territoires hantés et torturés que sont lancées les chansons les plus violentes et énergiques de l’album.

Dans ses codes graphiques, dans son imaginaire, son référentiel et bien entendu dans sa musique, on tient ici un nouveau petit prodige du beat qu’il sera intéressant de voir prospérer à l’intérieur et à l’extérieur des frontières.

Par Benjamin Berton


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